"Je garde vos témoignages comme un gosse garde ses cailloux dans la poche"

Paco, euch grind deul fosse 31, con !


Vue de Roffin, depuis chez Gabot, commune de Lachaux, Puy de Dôme
Les gueules blanches du Forez

Vendredi 22 août 2008, 13 heures, c’est les vacances…
Nous pique-niquons en famille à “le Faux” après “chez Terrasson” dans un pré à vaches à côté de Lachaux, Puy de dôme, dans les contreforts nord du Forez. J’adore ce coin, c’est le pays de ma mère, née à Ris, une petite commune à côté, plus bas, au pied des montagnes, au confluent de la Dore et de l’Allier entre Thiers et Vichy, le pays des couteaux, de l’eau et du verre, à cause de la silice…Promenades dans les bois, champignons, myrtilles, quand on est bredouille on s’arrête à “Bancherelle” cueillir des mûres, on passe dire bonjour à mon cousin aux “Vignolles”, en rentrant on passera à Châteldon acheter de l’eau, elle est trop bonne, et surtout moins chère qu’à Paris où on ne la trouve que chez Fauchon ! Ce week-end on ira peut-être manger une friture au bord de l’Allier, il y a la fête à Lachaux dimanche, on y montera, c’est sympa, le vide-grenier, la musique, les artisans qui exposent, le bistrot refait le plein pour un jour, on achètera du miel, et puis on mangera au « stand des spécialités multiculturelles » confectionnées par les Chaulards de toutes origines, le soir c’est truffade à la salle des fêtes, tout le monde participe, tant mieux !


Je disais donc, vendredi 22 août, 13 heures, les enfants jouent dans le pré, on fait des tartines de pâté (avec des cornichons), on croque des tomates, Je regarde Anne, il fait beau, une chance cet été… Le téléphone vibre dans ma poche, un miracle ! Pas souvent de réseau dans ce coin reculé d’Auvergne, c’est M. Selosse, maire de Lachaux, qui m’a laissé un message, je l’écoute.
« Rendez-vous ce soir à 18 heures à la mairie, je vous présenterai aux anciens mineurs de la commune, il seront quatre, à tout à l’heure ! »
Des mineurs à Lachaux… Faut que je vous explique !

1924, M. Thave maire de Ris, minéralogiste à ses heures, découvre de l’uranium sous forme d’autunite, chalcolite et parsonsite à “Bancherelle” et “Roffin” sur les communes de Ris et Lachaux. Parallèlement M. Demarty de Chamalières qui prospecte en Auvergne, découvre lui aussi du minerai plus à l’est de Lachaux, chez “Bigay”. Une guerre de parcelles se déclenche entre les deux hommes, c’est M. Thave qui obtiendra la concession le 22 octobre 1929 par décret ministériel. Il exploitera l’uranium à “Roffin”, le filon affleure le sol sur 40 mètres, on creuse une tranchée… Le minerai ainsi récupéré sert à fabriquer du radium pour les premières radiothérapies, découverte de Marie Curie. Pendant ce temps la population regarde tout ça d’un œil amusé et bienveillant, trop occupée aux travaux des champs (polyculture et élevage sur des petites parcelles) : les hivers sont rudes dans ce pays, on travaille à domicile pour les coutelleries, on est sabotier ou vannier.

1939, arrive la “drôle de guerre” et l’Occupation. Le pays souffre, le gouvernement s’installe à Vichy, Pierre Laval est de Châteldon, on le voit passer parfois le matin à Ris dans sa limousine noire partant à son sale boulot… Les otages sont nombreux dans le coin, beaucoup sont envoyés à Dachau ou Auschwitz via Compiègne, en 44 le maire de Lachaux mourra dans le train de la mort dans les bras de son ami, Alexis Bert, revenu miraculeusement au pays à la Libération. Ce dernier racontera une fois rentré qu’en traversant Ris, durant la descente de Lachaux à la gare de Vichy dans le camion de l’armée allemande, il a passé la tête hors de la bâche pour voir une dernière fois son pays. Il a aperçu une petite fille de 11 ans un peu affolée, il lui a fait un signe, elle a dû lui répondre, mais un des gardes allemands l’a assommé à coups de crosse, il s’est réveillé à la gare. Il dira plus tard à cette enfant devenu femme que cette “vision” l’a souvent aidé à ne pas mourir au camp… Cette petite fille, est devenue ma tante, Ninette Collonges.
Pendant la guerre la nourriture est rare, faut bien nourrir le “beau monde” à Vichy, les femmes vont faire les ménages dans les hôtels, la vie bat son plein à la ville !
Mai 1945, ouf ! L’armistice. La vie reprend…

Août 1945, Hiroshima, la bombe résonne jusqu’en Europe, le gouvernement de la Libération crée le Commissariat à l’Énergie Atomique qui se lance dans un grand travail de prospection d’uranium à travers toute la France. Début 46 il rachète à M. Thave sa concession pour la somme de vingt millions de francs. Les prospecteurs du CEA débarquent à Lachaux du 27 mars au 29 avril 1946, puis du 23 juillet au 22 août, le 25 octobre une mission fixe s’installe dans la commune, on embauche et on commence à creuser à “Roffin” un travers-banc (galerie directement dans le filon à partir du sol, sans puits). Le 2 janvier 1947 le CEA crée un service de recherche à Lachaux. Le 23 août 1947, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Robert Lacoste, signe le décret qui entérine le rachat par le CEA de la concession de M. Thave. Début 48 on crée une “laverie” à “Roffin”, usine de concentration mécanique des minerais, comparable à une grande battée utilisée pour l’orpaillage, l’uranium est un métal lourd. Elle deviendra chimique en 52 (voir les explications techniques d’Émile Bargoin). En 1949 ils sont 210 à travailler à la mine, en juin l’Exploitation de Lachaux devient Division Minière. En 1950 on creuse un puits à “Bigay”, puis en octobre 51 à “Bancherelle” et à l’étang de “Reliez”. Parallèlement on découvre des filons très prometteurs à Saint-Priest-La-Prugne à une vingtaine de kilomètres de là dans le département de la Loire. En octobre1955 on ferme la Division de Lachaux pour exploiter à Saint-Priest le gisement des Bois Noirs riche en pechblende, les 450 travailleurs sont reclassés dans les nouvelles installations.
9 ans à peine, 34 tonnes d’uranium (production dérisoire au dire des spécialistes), mais qui auront une valeur historique immense puisque c’est ce minerai qui servira à fabriquer la première pile nucléaire française baptisée “Zoé”. Les hommes et les femmes de la Division Minière de Lachaux sont les pionniers de l’entrée de la France dans le rang des puissances nucléaires mondiales.

Si je vous parle de tout ça, c’est que mon grand-père, Julien Bargoin de Ris, a fait partie de ces pionniers. Comme tant d’autres il s’est jeté à corps perdu dans cette aventure, un travail inespéré après ces années de guerre. De bons salaires, le sentiment de participer au redressement de la France dans un travail symbole de modernité et de progrès, d’indépendance du pays après l’Occupation. Il était boute-feu, artificier, posant les bâtons de dynamité en front de taille pour prolonger la galerie. Lui et ses camarades auraient dû attendre que la poussière retombe après l’explosion, dans ces galeries de roche riche en silice… Mais ils étaient payés à l’avancement, les primes étaient bonnes, ils repartaient au piquage, à l’abattage ! Au boisage ! Le perforateur préparait les trous, Julien reposait les bâtons de dynamite qu’il bourrait, tirait les fils et… Boum ! À hue, à hue !
Au début en 47, on attendait que du matériel arrive des États-Unis par les liberty ships du plan Marshall, on raconte que les mineurs apportaient leurs pioches et leurs pelles dans les camions bennes qui les montaient de Ris et Châteldon à Lachaux. On ne mouillait pas la galerie, on n’avait pas encore installé la ventilation. « On se voyait pas à deux mètres dans la galerie, on leur donnait des masques, mais au bout d’une heure ils se bouchaient, les mineurs les remontaient sur le front. Ils remontaient au jour tout blancs ! Sauf le haut du visage… » me dira Bertin Chalony, foreur au jour et toujours là pour témoigner… Les ouvriers classés “F” (pour Fond), ils n’en restent plus un pour témoigner, ils sont tous morts dans les années 1960… Et 1950.
De mon grand-père je garde le souvenir d’un petit homme essoufflé qui me prenait par la main les matins de vacances et qui m’emmenait dans sa grange, on battait le blé, on souffrait les tonneaux, il me fabriquait un avion de bois, on donnait à manger aux lapins, on montait aux “prunes” couper un peu d’herbe… L’après-midi on allait aux champignons à “Bancherelle”, à “Gagnol” où à “Roffin”… Dans le village, on parlait du Louis Paccoud, mort l’année de ma naissance en 60, dont les cinq filles ont été recueillies et élevées par ma grand-mère, du Combacon qu’était bien malade et d’autres, du Virgoulet, du Cartailler, du Fayard, du Paput de Châteldon… Ils avaient attrapé la silicose ! Un matin du printemps 68 (c’était peut-être pendant les évènements), on a téléphoné à Toulouse chez mes parents, « Faut vite monter à Ris, Suzanne, ton père va mal… ». Mon père a pris le volant de la Dauphine et ils sont partis tous les deux dare-dare, nous laissant chez les voisins.
« Y avait de la neige à Laqueuille, j’ai bien cru qu’on se foutait en l’air, on a jamais mis aussi peu de temps pour monter, 6 heures ! Tu te rends compte ! On est arrivés à Ris, on est montés dans la chambre, il a regardé ta mère et dix minutes après il était mort, étouffé… » m’a raconté mon père plus tard.
Tous les ans, je revenais à Ris. Mes parents y ont acheté une maison. Parfois je remontais à “Roffin” où restait l’entrée de la galerie et quelques ruines, perdues dans un bois. En 2002 ma grand-mère est morte, on a retrouvé des papiers, des photos… En 2003 je suis revenu avec un scan, on est montés à Saint-Priest pour voir… Et puis Stéphane Ropa m’a parlé de son projet de spectacle, Mineurs dell’arte, sur la mine, sur l’immigration, sur la mémoire…
Entre temps la GOGEMA, anciennement CEA, est devenu AREVA. L’année dernière, je voulais montrer la mine à ma famille. Je ne la trouvais plus, je me sentais perdu. J’appris qu’AREVA avait tout rasé, enfoui et replanté.
Non ! Je ne veux pas qu’on oublie !

Merci à vous gens de Lachaux, merci de nous avoir accueillis, ouvert vos portes et vos souvenirs. Je garde vos témoignages comme un gosse garde ses cailloux dans la poche, comme un trésor. Et tant pis s’ils sont irradiés, je m’en fous ! Je m’en servirai comme le Petit Poucet, pour pas me perdre en chemin.
Je pense à vous et j’espère que l’on ne vous oubliera pas.

Philippe “Luigi” Olivier, le 7 septembre 2008.

 

Pierre Ponce surnommé Péricot espagnol, Joseph Cartailler de Lachaux, Julien Bargoin de Ris, Paul Virgoulet, Xavier des Ligneries chef de division de Nancy, Jean-Baptiste Besson de St Priest Brammefant et Marcel Dajou.

 
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