RENCONTRE À HAVELUY, MARDI 4 NOVEMBRE 2008 :

18 – La chique au fond

17 – Joseph Bœuf
15h 15 : Joseph a des airs d’un des personnages de Mineurs
dell’arte, Louis. Il parle un peu patois. Sous des airs durs,
froids au premier abord, il trouve vite le sourire et cause avec plaisir.
Il est né d’un Papa mineur, qui fut marié à trois reprises, père de 23 enfants.
Il fut élevé par sa belle-mère, « l’enfance était bien, on jouait dans les
corons. L’hiver quand il neigeait, on attendait caché le retour des mineurs et
on leur lançait des boules de neige.
Quand j’ai eu 14 ans, mon père est allé voir le directeur de la mine, et
je me suis fait embaucher, c’était comme ça.
Non, je n’ai pas eu de rêves, je pensais à mon métier, et à mon enfant. J’ai
travaillé 36 ans à la mine, d’abord galibot, puis mineur, moniteur de taille,
agent de sécurité et 3 ans délégué CGT.
En juin 1955, j’ai fait ma première descente, c’est le plus pire ! Après
on s’habitue.
Ah, les conditions de travail, pas facile… ici, cette maison, je ne paie pas
de loyer mais je l’ai payée avec ma santé.
Oui, j’ai connu des grèves dont celle de 1988 menée par les Marocains qui réclamaient
les mêmes droits que tous. Ça été très dur, deux mois, où ils n’ont pas
eu de salaire : les Français travaillaient, les Marocains n’avaient pas
le droit de les arrêter. J’étais délégué, je les ai soutenus. Je dormais dans
ma voiture à l’entrée de la fosse, le directeur n’a pas vu ça d’un bon œil. Je
suis resté deux mois à l’entrée et à descendre au fond pour faire mon travail…
et je retournais à l’entrée. Ah ! la Sainte-Barbe, ça se préparait 2, 3 jours
avant… et la veille c’était au fond, puis on remontait pour aller dans les cafés.
Aujourd’hui, j’suis bien, ça va, pas reconnu de silicose. Je le referais, j’auro
14 ans, c’est l’fosse… »

16 – Roméro Santiago
13 h 45 : Roméro a 78 ans, comme Nino. Il est né
d’un Père qui a fuit l’Espagne sous Franco, et qui s’est retrouvé en
France, et comme mineur. Roméro a aimé les temps de son enfance dans
les corons. Puis, à 14 ans, c’était normal d’aller embaucher à la
mine. « Non, on avait pas de rêves, les corons c’était comme ça,
c’était mieux que maintenant. 32 et demi à la mine, un peu au charbon,
16 ,ans avec le cheval au fond, puis mécanicien. Le 1er jour une
descente à 1 180 mètres, j’ai eu un peu peur… à l’intérieur, tout
remonté, après on s’habitue, on oublie le danger. J’ai été blessé au
fond, une machine est passée sur mon pied… plusieurs mois d’hôpital.
J’ai connu des grèves dont celle de 1948, ceux qui travaillaient, d’autres
allaient chez eux casser les carreaux ! Face aux CRS, je ne suis
pas resté. Un de mes fils est allé à la mine, puis quand elles ont fermé
il a été muté à la RATP à Paris.
Oui, je le referais, on avait rien d’autre.
Mais, tout de même, quand la pension est arrivée : l’enfer est fini ! »

15 - Mineurs Marocains d’Haveluy
10 h Je retrouve Jean-Marie Cadot à la mairie. Il y a de la fatigue,
nous sortons d’une semaine de répétitions.
Jean-Marie me dit qu’un ou deux messieurs marocains vont arriver. Quelques minutes
passent. Ils arrivent à 7 !
Nous nous installons dans la salle du Conseil municipal, où, accroché au mur,
le portrait de Sarkozy est bancal… Je leur fais remarquer que nous devrions retourner
ce portrait, ça les fait rire. Je suis impressionné par leur présence, ce qu’ils
dégagent. Jean-Marie et Francis présentent le projet, puis me laissent avec ces
messieurs.
Je parle du spectacle, de la volonté de ses acteurs. Je m’aperçois qu’ils sont
venus à la demande de l’un d’entre eux, sans trop savoir pourquoi… Le 2e homme
à gauche sur la photo prendra la parole, et expliquera certaines choses. Le recrutement
au pays – 4 visites médicales –, les contrats déterminés sans certitude
d’être reconduit, la famille restée au Maroc, en cas de maladie soudaine, même
de silicose, le renvoi, et la grève de 1988, déclenchée par les mineurs marocains
qui réclamaient les mêmes droits que tous. De temps en temps, un autre prend
la parole, un temps, tous parlent, quasi en même temps, parfois même en arabe.
Puis ça se pose… je leur dis à plusieurs reprises que c’est dégueulasse la façon
dont on a pu les manipuler… qu’il n’y a pas de fatalité dans tout ça. L’homme
à la 3e place à droite de la photo prend la parole, il me parle en arabe, un
second traduit. Il remercie la commune d’Haveluy, ils se sentent bien ici, il
dit qu’ils sont musulmans, et qu’ici ils ont une mosquée, que tout va bien.
Quelques minutes plus tard, ce même homme, toujours en arabe, dit qu’il a faim,
alors c’est la fin. On me dit qu’il est temps de partir. Mais avant leur départ,
ce même monsieur leur dit quelque chose, et tous se mettent à prier, les mains
ouvertes, là devant moi… je comprends très vite ce qui se passe. On se serre
la poigne, et cet homme, fort, grand, massif, en français, me dit « C’est
pour vous et le spectacle ».
Cette rencontre a été imprévisible, riche, même si on ne s’est pas tout dit,
par culture peut-être... Seul l’un d’entre eux m’a laissé ses coordonnées, je
vais le re-contacter pour de nouvelles rencontres individuelles.
RÉPÉTITIONS DU 27 OCTOBRE AU 3 NOVEMBRE, entre LENS ET AUBY :
(photos réalisées à Auby)
|
|
14 – Stéphane, Acte 2, Le premier jour au fond |
13 – Floriane, Stéphane, Acte 4 : La grande grève |
|
|
12 – Floriane, Stéphane, Acte 6 : La Sainte Barbe |
11 – Floriane, Acte 3 : La
Napoule |
|
|
10 – Luigi et Marc |
9 – l’équipe : Marc Dechaumont, Guillaume Parra, Ludovic Dramez, Anne Dartigues
|
NOTRE MINEURS DELL'ARTE - Nous sommes le mardi 21 octobre...
déjà ! « Vin dé dious ! » (dixit Vieux Louis).
Je ne vois pas cette année passer. Les jours, les mois, l'automne est
là, il y a des feuilles mortes dans les jardins, sur les trottoirs, sur
les chapeaux des gens. Nous décomptons le temps, un mois et demi avant
la première représentation de Mineurs dell'arte, et un mois
avant l'installation de ART MINEUR.
Les nuits sont parfois courtes. Je tourne sur l’oreiller, les personnages,
des répliques, même parfois des inspirations…
À cette étape, j'ai l'impression que nous sommes quelques-uns dans une
sorte de grande usine avec plusieurs cheminées que l'on voit de l'horizon.
« C'est pour te donner une image » (dixit Tata). Dans
cette usine, nous sommes donc quelques-uns, chacun dans une pièce, un
bureau, une antre à nos travaux.
Anne Dartigues à reprendre, modifier le texte en fonction des répétitions.
Faire les costumes de ses mains, concevoir ART MINEUR, avec pour ce,
la collaboration de Janine Marc-Pezet.
Actuellement en tournée, malgré tout et coûte que coûte, Luigi travaille
sur la scénographie, la mise en scène, la production. Une halte au Nord,
au théâtre d'Arras, d'abord entre Luigi et moi, on dégrossit, les actes
1 et 2. Puis Anne et Floriane Potiez nous rejoignent. « Lampada
magica » (dixit Nino), c'est le premier lieu ou nous
avons vu, senti Mineurs dell'arte, des personnages, des sentiments...
à tour de rôles, entre quelques larmes, nous sommes fatigués, émus.
On répète, on avance, puis vient Auby, Paris, et à Roubaix : merde,
je bloque sur l'acte 3. Luigi et Anne me confient des films pour
inspiration… prendre un peu d'air… et, la production n’est jamais loin,
tant que je peux j'aide mon camarade sur ce point. On s'appuie sur Ludovic
qui travaille au développement, etc. Nous sommes donc notre usine, ou
chacun vient y mettre de soi. Nous sommes heureux de ce qui se passe
dans notre travail, désormais nous avons aussi le partenariat du Bassin
minier Unesco. Heureux de nos choix, comme de la venue de Floriane chez
nous. Satisfaits, de la couleur que prennent les choses, nous sommes
aussi surpris, mais rien n'est acquis, nous travaillons.
Sans l'investissement de Luigi et de Anne, Mineurs dell'arte ne
pourrait être. J’ai aussi le sentiment de vivre et de partager avec eux
certaines de ces valeurs des mineurs que l’on souhaite mettre en lumière.
C'est devenu « Notre Mineurs dell’arte ». Vous dire
que nous avons le trac, oui... et que nous sommes angoissés, aussi, les
finances sont fragiles, mais on y va... « In occupe l'intrée d'l'fosse
et in ne bougera pas ! » (encore Vieux Louis).
Samedi dernier, pour des raisons propres à la mise en scène, nous nous
sommes retrouvés sous la direction du réalisateur Bernard Dartigues,
assisté de Renaud Personnaz, au musée de la Mine à Auchel pour tourner
des reconstitutions de scènes de travail au fond. Sont venus nous prêter
main forte deux anciens mineurs de Raismes, Jean-Pierre et Daniel, des
camarades, quel moment ! Et l'occasion de leur demander des conseils
sur des gestes, des précisions techniques, etc.
« Moi aussi j'aurais bien eu un rêve… » (dixit Alfred).
La semaine prochaine nous répétons, fort probablement au Colisée à Lens,
en la compagnie de Guillaume Parra dit « Fricadelle » aux lumières,
et de Marc Dechaumont à la création de la musique : la première
fois où nous allons nous voir, c'est à Lens, cong !
Puis, novembre... nous sommes à la recherche d'un lieu, si vous aviez
des disponibilités ?, ce sera aussi le mois des rencontres avec
des mineurs à Haveluy.
Nous avons fréquemment des nouvelles d’anciens mineurs, par mail, par
téléphone… ô combien nous en sommes touchés, même parfois sensibles face
aux nouvelles. De réels liens ce sont tissés.
Demain, je rejoint Luigi à Aix-en-Provence, non, non, pas pour les cigales,
elles se sont maintenant fait la malle, on va au charbon, à notre usine
; Mineurs dell’arte. « A presto dé vous visiter »
(dixit Nino).
(Nino, Tata, Vieux Louis, Alfred sont des personnages de Mineurs
dell'arte).
Quelques photos pour illustrer ces lignes.
|
|
8 - Anne prends
les mesures de Floriane pour les costumes |
7 - Anne à la couture,
Luigi parle de la scénographie |
|
|
6 - Répétitions
dirigée par Luigi avec Floriane et Stéphane |
5 - Daniel à l'abattage |
|
|
4 - Jean-Pierre
au boisage |
2 - Renaud prépare
les caméras dans la taille
|
|
|
3 - Bernard, Réalisateur |
1 - Stéphane, l'galibot (dixit Jean-Pierre et Daniel) |
PARIS, 12 OCTOBRE 2008 (Anne)
L’heure d’y retourner
Voilà, le boulot sur le texte est au point mort en ce qui me concerne,
retour à ma machine à coudre. Et à mes couleurs ! N’ayant pas trouvé
le tissu idéal pour la robe de Jeanine, j’ai décidé sur un coup de folie
de le créer.
Historique : Dans les années 1940-1950, les motifs fleuris sont
en effet, beaucoup plus gros et espacés que sur les tissus actuels. D’où
anachronisme. Et puis j’aime bien me compliquer la vie.
Les bouquets de fleurs ont été calqués sur un saladier en faïence, reportés
sur une feuille de polyphane (quadrichromie, donc quatre matrices),
le tout à l’aide de mes petites mains, ma règle et mon cutter, techniques
que je maîtrise sans même me couper les doigts. C’est après que ça se
complique.
Une fois le tissu fixé sur la table au double-face, on positionne la
première ligne de motifs en bas à gauche, et on tamponne la peinture
à la brosse à pochoir, dans l’ordre rouge-vert-bleu-jaune. On reporte
l’espacement entre les bouquets, et on déplace le polyphane vers la droite
avant de recommencer. 8 bouquets 1/2 sur une largeur.
Pour la deuxième ligne, on se sert des motifs astucieusement repérés
sur le pochoir, et on place les bouquets en quinconce, une colonne rouge,
une verte, une bleue, une jaune…

C’est alors qu’on attaque le deuxième passage : on décale le pochoir
pour ajouter une nouvelle couleur à chaque bouquet. Là, avec tous les
calculs qu’on a faits depuis une semaine, ça ne peut que tomber juste.
Et bien non. C’est qu’on a oublié cette réalité physique essentielle :le
tissu est mou, le polyphane raide. Le premier bouge, le second reproduit
bêtement les mêmes motifs à la même distance les uns des autres. Et très
vite, plus rien n’est à sa place. Une seule solution, replacer le pochoir
sur chaque bouquet, pour chaque couleur. Ça rallonge un peu. Mais le
résultat en vaut le coup.
Et la nuit avance, on arrive finalement à ça :

(À la lumière électrique, car la nuit est tombée.)
Il ne manque que les tiges, je les ferai au pinceau demain.
Y’ plus qu’à couper, monter, essayer, rectifier, faire l’ourlet… et puis les
autres costumes !!!
PARIS, DÉBUT SEPTEMBRE 2008 (Anne)
Mon grand-père n’était pas mineur, mais ma grand-mère est couturière…
Adolescente, alors que je faisais moi-même mes vêtements pour ne pas
risquer de croiser dans la rue une fille habillée comme moi, elle m’avait
donné quelques robes des années 1945-1950, extrêmement audacieuses
(je les ai rallongées tant que j’ai pu avant de les porter, pourtant
les automobilistes oubliaient de repartir quand le feu passait au vert…)
J’ai tout ressorti des malles, et bien sûr la silhouette de Jeanine était
là, évoquant cet après-guerre ensoleillé malgré le rationnement, le jazz
américain, les filles qui s’émancipent. Stéphane, Floriane et Luigi se
sont réjouis, on a mangé l’osso bucco, pas mal bu, et fait la première
lecture. Bon, il en faut une.
C’est parce que j’ai trop hésité à acheter LA jupe idéale d’époque à
la brocante du marché d’Aligre, et que la vendeuse n’est jamais revenue
sur la place, que j’ai décidé de tout faire moi-même et qu’on trouve
des épingles partout par terre dans la maison. Trois tenues pour Jeanine,
une pour la mère, deux pour Nino. Heureusement que j’ai trouvé un bleu
de travail d’époque, c’est toujours ça de gagné. Hors de question aussi
que je fasse un costume trois-pièces, je ne suis pas tailleur, ah mais !
Dans cette histoire de famille, ma grand-mère m’a fourni les modèles,
ma maman sa machine à coudre semi-pro qui coud sept épaisseurs de jean
(inutile dans ce cas, mais bien rassurant…), mon grand-père une magnifique
lampe de mineur (modèle Arras) qu’un chauffeur de bus reconnaissant lui
avait offert quand il y était inspecteur du travail (à Arras), et mon
papa fabrique des maquettes d’entrée de taille pour les ombres chinoises
des projections… Merci à chacun, on se sent moins seule face au vide !
LACHAUX, PUY DE DÔME, MARDI 26 AOÛT 2008
Je (Luigi) prépare le matériel pour monter à Lachaux interviewer les
anciens de la mine… J’ai le trac. C’est con mais j’ai le trac. La rencontre
collective c’était simple, le côté convivial, le maire qui fait les présentations,
la joie de relier enfin ma vie à cette mine où on mon grand-père a laissé
sa peau, ils ont connu mon pépé Julien, m’en ont parlé. Mais là aujourd’hui,
va falloir rentrer dans le vif du sujet, leur poser des questions. Est-ce
que j’ai assez “potassé” le sujet, j’ai dû prendre trop de matos — j’empile
des câbles dans le coffre de la voiture — et puis je vais bégayer et
puis j’ai jamais fait ça… On est à la bourre, je m’énerve. Heureusement
Anne est là, calme au dehors, je vois dans ses yeux qu’on peut le faire.
On a laissé les deux “grandes” chez tonton et tatie, Louisette monte
avec nous et s’occupera du “petit”. Louisette ! J’avais presque oubliée
que tu étais fille de mineur, ton enthousiasme dans cette aventure me
réchauffe le cœur. On prend la route de Lachaux, que je l’aime cette
route ! Quand j’étais enfant on disait qu’on montait dans les bois, aujourd’hui
je me rends compte que c’est la route de la mine, celle que prenait le
camion qui ramassait ceux de Ris directement dans la benne avec leurs
pelles et leurs pioches, pour les mener à Rophin.

14 h Bertin Chalony (Luigi)
On y est ! Bertin et Jeanne nous accueillent sur le pas de la porte,
ils ont l’air heureux de nous recevoir, on boit le café à la cuisine,
on échange des mots simples. J’installe le matériel vidéo dans la “salle“,
la lumière est belle. Je demande à Bertin de s’asseoir en face de la
fenêtre. C’est un bel homme, élégant avec son pull sur les épaules.
J’appuie sur le bouton rouge. Moteur ! « ça tourne » me réponds-je…
Action ! C’est parti !
« Quel est votre prénom, nom, date, lieu et pays de naissance ? »
« 28 octobre 1921, Finistère sud ! » Il les porte drôlement bien ses
87 printemps ! Il a bourlingué ce Breton, les sous-marins pendant la
guerre, l’Amérique, la reconstruction de Lorient et les mines d’uranium
à Lachaux. Il finira sa carrière à la Commerciale de Saint-Yorre, celle
qui met l’eau en bouteille.
« J’adore ce pays, mais il faudrait qu’il y ait la mer à Châteldon, j’aurais
un bateau, oh ! un petit truc pour aller à la pêche… » nous livrera-t-il
après l’interview.

15 h Jeanne Chalony (Anne)
Ce n’est pas parce que j’ai un peu plus dormi que lui cette nuit
que je suis moins angoissée que Luigi ! Moi non plus, je n’ai jamais
conduit d’interview, et j’en sais bien moins encore sur les mines d’uranium.
Les infos trouvées sur internet sont très fragmentaires et d’une partialité
absolue selon leur provenance : le CEA et consort, pour qui le nucléaire,
c’est l’avenir dans la transparence et la bonne humeur, et les écologistes
qui ne parlent qu’enfants malformés, cancers à court terme, stérilité
des hommes et des terrains, explosion finale… Puis-je écrire ici que
c’est pourtant d’eux que je me sens la plus proche, que j’ai peur de
ce que nous refilons à nos descendants, ces déchets dangereux dont
on ne peut même pas envisager la durée de vie, ces installations qui
vieillissent, l’entretien confié à des prestataires occasionnels ?
Et pépé Julien et sa silicose irradiée, les poumons opaques aux rayons
X, les premiers mineurs de Lachaux qui sont tous morts un poil jeunes
? Et la disparition totale des vestiges miniers du Forez, les bâtiments
démolis, les puits et le lac de Saint-Priest comblés, tous ces sites
industriels rendus à la nature, même les panneaux « Entrée interdite
– Danger – Propriété privée » qui n’entravent plus le chemin ? Ça sentirait
pas un peu l’oubli obligé et la poussière sous le tapis ?
Bien sûr, nous avons rencontré des anciens de Roffin vivants et bien
portants… ceux qui ne travaillaient pas au fond à temps plein. Heureusement
que tout le monde n’est pas mort, on peut écrire cette histoire avec
eux, témoins actifs et mémoires vives.
Jeanne, donc, avec qui j’ai longuement bavardé dans sa cuisine pendant
que les hommes travaillaient à côté. Elle a rangé tout ce qui concerne
la mine dans une grosse boîte en carton, plus quelques albums photos.
Les documents qu’elle a collectés se retrouvent immanquablement dans
les rares ouvrages et études sur l’uranium en France. Nous les avons
scannés à notre tour, surtout les photos des gens, recto verso parce
que les noms sont marqués au dos. Ça remplit la musette.
C’est facile d’interviewer quelqu’un avec qui on a déjà parlé plus d’une
heure. La caméra est petite et silencieuse, le cadre se vérifie d’un
coup d’œil en coin sur l’écran déplié, on parle à bâtons rompus, de son
engagement dans le bistrot de sa tante où déjeunait l’ingénieur venu
de Paris, de sa rencontre avec Bertin qu’elle a retenu loin de la mer,
de ce village de paysans à l’ancienne qui découvre l’industrie, les fils
qui quittent la ferme pour un salaire conséquent, la jalousie des vieux
envers ces jeunes « qui ne travaillent pas ». On découvrira une fois
rentrés à la maison que le son n’est pas parfait, plein de trous et de
scratchs, mais pas grave, on reviendra ! La maison est trop accueillante,
le jardin magnifique, un jardin de rêve, des fleurs partout, hautes et
épanouies en cette fin d’été, le chemin qui circule de traviole et l’envie
de tout caresser, respirer, de ramasser les graines pour planter des
souvenirs dans les bacs à Paris…
Fidèle au protocole établi par Stéphane, j’ai pris en photo Bertin et
Jeanne avant de repartir, assis dans leur cuisine. Ils se sont inquiétés
de me voir penchée au-dessus de la table pour capter un gros plan, et
la phrase de mon père m’est revenue sans y penser : « Quand on aime les
gens, on les filme bien. » Je suis contente, les photos sont réussies.

16
h Chrispoldo Ciotti (Luigi)
On traverse le village pour aller chez les Ciotti. Lui est italien, de
la région de Pérouse. Il est arrivé en France pour démonter la mine
d’uranium de Grury dans le Morvan aux limites de la Saône et Loire
et de la Nièvre. De là on lui propose d’aller au fond à Saint-Priest
la Prugne au dessus de Roanne. Il y rencontrera Jeanine de Lachaux
qui monte tous les jours du village pour travailler à la Division Minière
des Bois noirs. À la fermeture de Saint-Priest, ils rempileront tous
les deux à Limoges jusqu’en 1989. Pour lui, enfant d’une Italie ruinée
après guerre, son parcours lui paraît maintenant inespéré, pourtant
c’est avec émotion qu’il se souviendra de son départ, du bureau de
recrutement de la gare de Lyon-Perrache et de cette Micheline qui n’en
finit pas de l’emmener à Grury. On ne quitte jamais sa famille et son
pays par plaisir…
Il ouvre une bouteille et nous paie un “canon”. (À prononcer “Canaoonnn
!” à la lyonnaise)
« On y va Monsieur Ciotti ? »
« Oh, vous savez, ici tout le monde m’appelle Poldo ! »

17h Maurice Bert (Luigi)
Nous restons chez les Ciotti, Maurice Bert nous rejoint. C’est un solide
Auvergnat, enfant du pays, septuagénaire qui dégage une impression
de force et de volonté. Il embauche jeune à la mine de Lachaux, au
jour, après une expérience décevante dans la coutellerie à Thiers,
sous-préfecture toute proche. Puis il part au “régiment”, revient à
la mine et rappelé dans l’armée, il repart en Algérie… Quand il rentre
il embauche à Saint-Priest, et repart bientôt pour prospecter le minerai
en Afrique noire avec une équipe de Chaulards, recrutés par Xavier
des Ligneries, ingénieur du CEA et “pionnier“ de la Division Minière
de Lachaux. Comme Bertin, c’est un baroudeur Maurice ! Il me fait penser
à cette chanson de Louis Arti :
« Lothringen ! Tu tiens debout comme un voyage droit ! »
Faut juste remplacer “Lothringen“ (Lorraine) par Lachaux !

Je ne sais pas quelle heure, sans doute 18, Charles
Duzellier… et Pierrette (Anne)
Charles est le frère de Jeanne rencontrée
tout à l’heure. Il était très jeune quand leur père est mort, que leur
mère est retournée vivre chez ses parents paysans. Si Jeanne a fait des
études, intégré les bureaux de la Division minière, Charles a suivi le
parcours-type des gars du coin : embauche
à la mine parce qu’il n’y a pas assez de travail à la ferme, et que ça
paye bien. Il parle d’une voix douce, très basse, j’espère que le micro
de la caméra sera assez sensible. Il est tard, la tête pleine des histoires
de l’après-midi qui se recoupent, je mélange un peu tout. Et d’un coup,
Pierrette qui intervient pour parler de la cantine, située chez ses parents
et où elle a rencontré tout le monde ! Les ouvriers qui mangent dans
la même salle que les patrons, il n’y en a qu’une… les bons rapports sociaux,
le village qui se développe. Le restaurant qu’elle ouvre avec Charles quand
les autres partiront loin de Lachaux. L’ouverture de la mine a été vécue
ici comme une chance, un âge d’or, la possibilité d’échapper à une agriculture
de pays pauvre. Alors, que plus rien ne soit visible dans le paysage, c’est
dur… C’est sans doute un peu pour ça que nous sommes si bien accueillis !

MERCREDI 27 AOÛT 2008
14 h Émile Bargoin (Luigi)
Il
était trop tard hier soir pour “monter chez l’Émile” comme on dit
ici. On a bien fait de revenir ! Émile est bavard. Faut dire qu’il
en a des choses à nous raconter ! Son parcours est merveilleux,
une leçon de vie, l’exemple vivant bien que trop rare, de l’ascenseur
social. Vive la vie !
Note : Chaulards, habitants de Lachaux.