" Parfois, il rêvait que sa lampe au fond s'éteignait, alors il se retrouvait dans le noir absolu… "

Jeanine, fille ed euch grind Joseph deul fosse Cuvinot d'brun

&

Galerie de gueules noires
journal de la création
4ème partie

En hommage à tous ces héros de leurs vies

S.Ropa©2008 - tous droits réservés


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RENCONTRE À HAVELUY, MARDI 4 NOVEMBRE 2008 :


18 – La chique au fond


17 – Joseph Bœuf

15h 15 : Joseph a des airs d’un des personnages de Mineurs dell’arte, Louis. Il parle un peu patois. Sous des airs durs, froids au premier abord, il trouve vite le sourire et cause avec plaisir.
Il est né d’un Papa mineur, qui fut marié à trois reprises, père de 23 enfants. Il fut élevé par sa belle-mère, « l’enfance était bien, on jouait dans les corons. L’hiver quand il neigeait, on attendait caché le retour des mineurs et on leur lançait des boules de neige.
Quand j’ai eu 14 ans, mon père est allé voir le directeur de la mine, et je me suis fait embaucher, c’était comme ça.
Non, je n’ai pas eu de rêves, je pensais à mon métier, et à mon enfant. J’ai travaillé 36 ans à la mine, d’abord galibot, puis mineur, moniteur de taille, agent de sécurité et 3 ans délégué CGT.
En juin 1955, j’ai fait ma première descente, c’est le plus pire ! Après on s’habitue.
Ah, les conditions de travail, pas facile… ici, cette maison, je ne paie pas de loyer mais je l’ai payée avec ma santé.
Oui, j’ai connu des grèves dont celle de 1988 menée par les Marocains qui réclamaient les mêmes droits que tous. Ça été très dur, deux mois, où ils n’ont pas eu de salaire : les Français travaillaient, les Marocains n’avaient pas le droit de les arrêter. J’étais délégué, je les ai soutenus. Je dormais dans ma voiture à l’entrée de la fosse, le directeur n’a pas vu ça d’un bon œil. Je suis resté deux mois à l’entrée et à descendre au fond pour faire mon travail… et je retournais à l’entrée. Ah ! la Sainte-Barbe, ça se préparait 2, 3 jours avant… et la veille c’était au fond, puis on remontait pour aller dans les cafés.
Aujourd’hui, j’suis bien, ça va, pas reconnu de silicose. Je le referais, j’auro 14 ans, c’est l’fosse… »

 


16 – Roméro Santiago

13 h 45 : Roméro a 78 ans, comme Nino. Il est né d’un Père qui a fuit l’Espagne sous Franco, et qui s’est retrouvé en France, et comme mineur. Roméro a aimé les temps de son enfance dans les corons. Puis, à 14 ans, c’était normal d’aller embaucher à la mine. « Non, on avait pas de rêves, les corons c’était comme ça, c’était mieux que maintenant. 32 et demi à la mine, un peu au charbon, 16 ,ans avec le cheval au fond, puis mécanicien. Le 1er jour une descente à 1 180 mètres, j’ai eu un peu peur… à l’intérieur, tout remonté, après on s’habitue, on oublie le danger. J’ai été blessé au fond, une machine est passée sur mon pied… plusieurs mois d’hôpital. J’ai connu des grèves dont celle de 1948, ceux qui travaillaient, d’autres allaient chez eux casser les carreaux ! Face aux CRS, je ne suis pas resté. Un de mes fils est allé à la mine, puis quand elles ont fermé il a été muté à la RATP à Paris.
Oui, je le referais, on avait rien d’autre. Mais, tout de même, quand la pension est arrivée : l’enfer est fini ! »

 


15 - Mineurs Marocains d’Haveluy

10 h Je retrouve Jean-Marie Cadot à la mairie. Il y a de la fatigue, nous sortons d’une semaine de répétitions.
Jean-Marie me dit qu’un ou deux messieurs marocains vont arriver. Quelques minutes passent. Ils arrivent à 7 !
Nous nous installons dans la salle du Conseil municipal, où, accroché au mur, le portrait de Sarkozy est bancal… Je leur fais remarquer que nous devrions retourner ce portrait, ça les fait rire. Je suis impressionné par leur présence, ce qu’ils dégagent. Jean-Marie et Francis présentent le projet, puis me laissent avec ces messieurs.
Je parle du spectacle, de la volonté de ses acteurs. Je m’aperçois qu’ils sont venus à la demande de l’un d’entre eux, sans trop savoir pourquoi… Le 2e homme à gauche sur la photo prendra la parole, et expliquera certaines choses. Le recrutement au pays – 4 visites médicales –, les contrats déterminés sans certitude d’être reconduit, la famille restée au Maroc, en cas de maladie soudaine, même de silicose, le renvoi, et la grève de 1988, déclenchée par les mineurs marocains qui réclamaient les mêmes droits que tous. De temps en temps, un autre prend la parole, un temps, tous parlent, quasi en même temps, parfois même en arabe.
Puis ça se pose… je leur dis à plusieurs reprises que c’est dégueulasse la façon dont on a pu les manipuler… qu’il n’y a pas de fatalité dans tout ça. L’homme à la 3e place à droite de la photo prend la parole, il me parle en arabe, un second traduit. Il remercie la commune d’Haveluy, ils se sentent bien ici, il dit qu’ils sont musulmans, et qu’ici ils ont une mosquée, que tout va bien.
Quelques minutes plus tard, ce même homme, toujours en arabe, dit qu’il a faim, alors c’est la fin. On me dit qu’il est temps de partir. Mais avant leur départ, ce même monsieur leur dit quelque chose, et tous se mettent à prier, les mains ouvertes, là devant moi… je comprends très vite ce qui se passe. On se serre la poigne, et cet homme, fort, grand, massif, en français, me dit « C’est pour vous et le spectacle ».
Cette rencontre a été imprévisible, riche, même si on ne s’est pas tout dit, par culture peut-être... Seul l’un d’entre eux m’a laissé ses coordonnées, je vais le re-contacter pour de nouvelles rencontres individuelles.

 

RÉPÉTITIONS DU 27 OCTOBRE AU 3 NOVEMBRE, entre LENS ET AUBY :
(photos réalisées à Auby)

14 – Stéphane, Acte 2, Le premier jour au fond
13 – Floriane, Stéphane, Acte 4 : La grande grève
12 – Floriane, Stéphane, Acte 6 : La Sainte Barbe
11 – Floriane, Acte 3 : La Napoule
10 – Luigi et Marc

9 – l’équipe : Marc Dechaumont, Guillaume Parra, Ludovic Dramez, Anne Dartigues

NOTRE MINEURS DELL'ARTE - Nous sommes le mardi 21 octobre... déjà ! « Vin dé dious ! » (dixit Vieux Louis). Je ne vois pas cette année passer. Les jours, les mois, l'automne est là, il y a des feuilles mortes dans les jardins, sur les trottoirs, sur les chapeaux des gens. Nous décomptons le temps, un mois et demi avant la première représentation de Mineurs dell'arte, et un mois avant l'installation de ART MINEUR.

Les nuits sont parfois courtes. Je tourne sur l’oreiller, les personnages, des répliques, même parfois des inspirations…
À cette étape, j'ai l'impression que nous sommes quelques-uns dans une sorte de grande usine avec plusieurs cheminées que l'on voit de l'horizon. « C'est pour te donner une image » (dixit Tata). Dans cette usine, nous sommes donc quelques-uns, chacun dans une pièce, un bureau, une antre à nos travaux.
Anne Dartigues à reprendre, modifier le texte en fonction des répétitions. Faire les costumes de ses mains, concevoir ART MINEUR, avec pour ce, la collaboration de Janine Marc-Pezet. 
Actuellement en tournée, malgré tout et coûte que coûte, Luigi travaille sur la scénographie, la mise en scène, la production. Une halte au Nord, au théâtre d'Arras, d'abord entre Luigi et moi, on dégrossit, les actes 1 et 2. Puis Anne et Floriane Potiez nous rejoignent. « Lampada magica » (dixit Nino), c'est le premier lieu ou nous avons vu, senti Mineurs dell'arte, des personnages, des sentiments... à tour de rôles, entre quelques larmes, nous sommes fatigués, émus.
On répète, on avance, puis vient Auby, Paris, et à Roubaix : merde, je bloque sur l'acte 3. Luigi et Anne me confient des films pour inspiration… prendre un peu d'air… et, la production n’est jamais loin, tant que je peux j'aide mon camarade sur ce point. On s'appuie sur Ludovic qui travaille au développement, etc. Nous sommes donc notre usine, ou chacun vient y mettre de soi. Nous sommes heureux de ce qui se passe dans notre travail, désormais nous avons aussi le partenariat du Bassin minier Unesco. Heureux de nos choix, comme de la venue de Floriane chez nous. Satisfaits, de la couleur que prennent les choses, nous sommes aussi surpris, mais rien n'est acquis, nous travaillons.

Sans l'investissement de Luigi et de Anne, Mineurs dell'arte ne pourrait être. J’ai aussi le sentiment de vivre et de partager avec eux certaines de ces valeurs des mineurs que l’on souhaite mettre en lumière. C'est devenu « Notre Mineurs dell’arte ». Vous dire que nous avons le trac, oui... et que nous sommes angoissés, aussi, les finances sont fragiles, mais on y va... « In occupe l'intrée d'l'fosse et in ne bougera pas ! » (encore Vieux Louis).

Samedi dernier, pour des raisons propres à la mise en scène, nous nous sommes retrouvés sous la direction du réalisateur Bernard Dartigues, assisté de Renaud Personnaz, au musée de la Mine à Auchel pour tourner des reconstitutions de scènes de travail au fond. Sont venus nous prêter main forte deux anciens mineurs de Raismes, Jean-Pierre et Daniel, des camarades, quel moment ! Et l'occasion de leur demander des conseils sur des gestes, des précisions techniques, etc.

« Moi aussi j'aurais bien eu un rêve… » (dixit Alfred).

La semaine prochaine nous répétons, fort probablement au Colisée à Lens, en la compagnie de Guillaume Parra dit « Fricadelle » aux lumières, et de Marc Dechaumont à la création de la musique : la première fois où nous allons nous voir, c'est à Lens, cong !

Puis, novembre... nous sommes à la recherche d'un lieu, si vous aviez des disponibilités ?, ce sera aussi le mois des rencontres avec des mineurs à Haveluy.

Nous avons fréquemment des nouvelles d’anciens mineurs, par mail, par téléphone… ô combien nous en sommes touchés, même parfois sensibles face aux nouvelles. De réels liens ce sont tissés.

Demain, je rejoint Luigi à Aix-en-Provence, non, non, pas pour les cigales, elles se sont maintenant fait la malle, on va au charbon, à notre usine ; Mineurs dell’arte. « A presto dé vous visiter » (dixit Nino).

(Nino, Tata, Vieux Louis, Alfred sont des personnages de Mineurs dell'arte).

Quelques photos pour illustrer ces lignes.

8 - Anne prends les mesures de Floriane pour les costumes
7 - Anne à la couture, Luigi parle de la scénographie
6 - Répétitions dirigée par Luigi avec Floriane et Stéphane
5 - Daniel à l'abattage
4 - Jean-Pierre au boisage
2 - Renaud prépare les caméras dans la taille
3 - Bernard, Réalisateur
1 - Stéphane, l'galibot (dixit Jean-Pierre et Daniel)

PARIS, 12 OCTOBRE 2008 (Anne)

L’heure d’y retourner
Voilà, le boulot sur le texte est au point mort en ce qui me concerne, retour à ma machine à coudre. Et à mes couleurs ! N’ayant pas trouvé le tissu idéal pour la robe de Jeanine, j’ai décidé sur un coup de folie de le créer.
Historique : Dans les années 1940-1950, les motifs fleuris sont en effet, beaucoup plus gros et espacés que sur les tissus actuels. D’où anachronisme. Et puis j’aime bien me compliquer la vie.
Les bouquets de fleurs ont été calqués sur un saladier en faïence, reportés sur une feuille de polyphane (quadrichromie, donc quatre matrices), le tout à l’aide de mes petites mains, ma règle et mon cutter, techniques que je maîtrise sans même me couper les doigts. C’est après que ça se complique.
Une fois le tissu fixé sur la table au double-face, on positionne la première ligne de motifs en bas à gauche, et on tamponne la peinture à la brosse à pochoir, dans l’ordre rouge-vert-bleu-jaune. On reporte l’espacement entre les bouquets, et on déplace le polyphane vers la droite avant de recommencer. 8 bouquets 1/2 sur une largeur.
Pour la deuxième ligne, on se sert des motifs astucieusement repérés sur le pochoir, et on place les bouquets en quinconce, une colonne rouge, une verte, une bleue, une jaune…

C’est alors qu’on attaque le deuxième passage : on décale le pochoir pour ajouter une nouvelle couleur à chaque bouquet. Là, avec tous les calculs qu’on a faits depuis une semaine, ça ne peut que tomber juste. Et bien non. C’est qu’on a oublié cette réalité physique essentielle :le tissu est mou, le polyphane raide. Le premier bouge, le second reproduit bêtement les mêmes motifs à la même distance les uns des autres. Et très vite, plus rien n’est à sa place. Une seule solution, replacer le pochoir sur chaque bouquet, pour chaque couleur. Ça rallonge un peu. Mais le résultat en vaut le coup.
Et la nuit avance, on arrive finalement à ça :

(À la lumière électrique, car la nuit est tombée.)
Il ne manque que les tiges, je les ferai au pinceau demain.
Y’ plus qu’à couper, monter, essayer, rectifier, faire l’ourlet… et puis les autres costumes !!!

 

PARIS, DÉBUT SEPTEMBRE 2008 (Anne)

Mon grand-père n’était pas mineur, mais ma grand-mère est couturière…
Adolescente, alors que je faisais moi-même mes vêtements pour ne pas risquer de croiser dans la rue une fille habillée comme moi, elle m’avait donné quelques robes des années 1945-1950, extrêmement audacieuses (je les ai rallongées tant que j’ai pu avant de les porter, pourtant les automobilistes oubliaient de repartir quand le feu passait au vert…)
J’ai tout ressorti des malles, et bien sûr la silhouette de Jeanine était là, évoquant cet après-guerre ensoleillé malgré le rationnement, le jazz américain, les filles qui s’émancipent. Stéphane, Floriane et Luigi se sont réjouis, on a mangé l’osso bucco, pas mal bu, et fait la première lecture. Bon, il en faut une.
C’est parce que j’ai trop hésité à acheter LA jupe idéale d’époque à la brocante du marché d’Aligre, et que la vendeuse n’est jamais revenue sur la place, que j’ai décidé de tout faire moi-même et qu’on trouve des épingles partout par terre dans la maison. Trois tenues pour Jeanine, une pour la mère, deux pour Nino. Heureusement que j’ai trouvé un bleu de travail d’époque, c’est toujours ça de gagné. Hors de question aussi que je fasse un costume trois-pièces, je ne suis pas tailleur, ah mais !
Dans cette histoire de famille, ma grand-mère m’a fourni les modèles, ma maman sa machine à coudre semi-pro qui coud sept épaisseurs de jean (inutile dans ce cas, mais bien rassurant…), mon grand-père une magnifique lampe de mineur (modèle Arras) qu’un chauffeur de bus reconnaissant lui avait offert quand il y était inspecteur du travail (à Arras), et mon papa fabrique des maquettes d’entrée de taille pour les ombres chinoises des projections… Merci à chacun, on se sent moins seule face au vide !


LACHAUX, PUY DE DÔME, MARDI 26 AOÛT 2008

Je (Luigi) prépare le matériel pour monter à Lachaux interviewer les anciens de la mine… J’ai le trac. C’est con mais j’ai le trac. La rencontre collective c’était simple, le côté convivial, le maire qui fait les présentations, la joie de relier enfin ma vie à cette mine où on mon grand-père a laissé sa peau, ils ont connu mon pépé Julien, m’en ont parlé. Mais là aujourd’hui, va falloir rentrer dans le vif du sujet, leur poser des questions. Est-ce que j’ai assez “potassé” le sujet, j’ai dû prendre trop de matos — j’empile des câbles dans le coffre de la voiture — et puis je vais bégayer et puis j’ai jamais fait ça… On est à la bourre, je m’énerve. Heureusement Anne est là, calme au dehors, je vois dans ses yeux qu’on peut le faire. On a laissé les deux “grandes” chez tonton et tatie, Louisette monte avec nous et s’occupera du “petit”. Louisette ! J’avais presque oubliée que tu étais fille de mineur, ton enthousiasme dans cette aventure me réchauffe le cœur. On prend la route de Lachaux, que je l’aime cette route ! Quand j’étais enfant on disait qu’on montait dans les bois, aujourd’hui je me rends compte que c’est la route de la mine, celle que prenait le camion qui ramassait ceux de Ris directement dans la benne avec leurs pelles et leurs pioches, pour les mener à Rophin.


14 h Bertin Chalony (Luigi)
On y est ! Bertin et Jeanne nous accueillent sur le pas de la porte, ils ont l’air heureux de nous recevoir, on boit le café à la cuisine, on échange des mots simples. J’installe le matériel vidéo dans la “salle“, la lumière est belle. Je demande à Bertin de s’asseoir en face de la fenêtre. C’est un bel homme, élégant avec son pull sur les épaules. J’appuie sur le bouton rouge. Moteur ! « ça tourne » me réponds-je… Action ! C’est parti !
« Quel est votre prénom, nom, date, lieu et pays de naissance ? »
« 28 octobre 1921, Finistère sud ! » Il les porte drôlement bien ses 87 printemps ! Il a bourlingué ce Breton, les sous-marins pendant la guerre, l’Amérique, la reconstruction de Lorient et les mines d’uranium à Lachaux. Il finira sa carrière à la Commerciale de Saint-Yorre, celle qui met l’eau en bouteille.
« J’adore ce pays, mais il faudrait qu’il y ait la mer à Châteldon, j’aurais un bateau, oh ! un petit truc pour aller à la pêche… » nous livrera-t-il après l’interview.


15 h Jeanne Chalony (Anne)
Ce n’est pas parce que j’ai un peu plus dormi que lui cette nuit que je suis moins angoissée que Luigi ! Moi non plus, je n’ai jamais conduit d’interview, et j’en sais bien moins encore sur les mines d’uranium. Les infos trouvées sur internet sont très fragmentaires et d’une partialité absolue selon leur provenance : le CEA et consort, pour qui le nucléaire, c’est l’avenir dans la transparence et la bonne humeur, et les écologistes qui ne parlent qu’enfants malformés, cancers à court terme, stérilité des hommes et des terrains, explosion finale… Puis-je écrire ici que c’est pourtant d’eux que je me sens la plus proche, que j’ai peur de ce que nous refilons à nos descendants, ces déchets dangereux dont on ne peut même pas envisager la durée de vie, ces installations qui vieillissent, l’entretien confié à des prestataires occasionnels ? Et pépé Julien et sa silicose irradiée, les poumons opaques aux rayons X, les premiers mineurs de Lachaux qui sont tous morts un poil jeunes ? Et la disparition totale des vestiges miniers du Forez, les bâtiments démolis, les puits et le lac de Saint-Priest comblés, tous ces sites industriels rendus à la nature, même les panneaux « Entrée interdite – Danger – Propriété privée » qui n’entravent plus le chemin ? Ça sentirait pas un peu l’oubli obligé et la poussière sous le tapis ?
Bien sûr, nous avons rencontré des anciens de Roffin vivants et bien portants… ceux qui ne travaillaient pas au fond à temps plein. Heureusement que tout le monde n’est pas mort, on peut écrire cette histoire avec eux, témoins actifs et mémoires vives.

Jeanne, donc, avec qui j’ai longuement bavardé dans sa cuisine pendant que les hommes travaillaient à côté. Elle a rangé tout ce qui concerne la mine dans une grosse boîte en carton, plus quelques albums photos. Les documents qu’elle a collectés se retrouvent immanquablement dans les rares ouvrages et études sur l’uranium en France. Nous les avons scannés à notre tour, surtout les photos des gens, recto verso parce que les noms sont marqués au dos. Ça remplit la musette.
C’est facile d’interviewer quelqu’un avec qui on a déjà parlé plus d’une heure. La caméra est petite et silencieuse, le cadre se vérifie d’un coup d’œil en coin sur l’écran déplié, on parle à bâtons rompus, de son engagement dans le bistrot de sa tante où déjeunait l’ingénieur venu de Paris, de sa rencontre avec Bertin qu’elle a retenu loin de la mer, de ce village de paysans à l’ancienne qui découvre l’industrie, les fils qui quittent la ferme pour un salaire conséquent, la jalousie des vieux envers ces jeunes « qui ne travaillent pas ». On découvrira une fois rentrés à la maison que le son n’est pas parfait, plein de trous et de scratchs, mais pas grave, on reviendra ! La maison est trop accueillante, le jardin magnifique, un jardin de rêve, des fleurs partout, hautes et épanouies en cette fin d’été, le chemin qui circule de traviole et l’envie de tout caresser, respirer, de ramasser les graines pour planter des souvenirs dans les bacs à Paris…
Fidèle au protocole établi par Stéphane, j’ai pris en photo Bertin et Jeanne avant de repartir, assis dans leur cuisine. Ils se sont inquiétés de me voir penchée au-dessus de la table pour capter un gros plan, et la phrase de mon père m’est revenue sans y penser : « Quand on aime les gens, on les filme bien. » Je suis contente, les photos sont réussies.


16 h Chrispoldo Ciotti (Luigi)
On traverse le village pour aller chez les Ciotti. Lui est italien, de la région de Pérouse. Il est arrivé en France pour démonter la mine d’uranium de Grury dans le Morvan aux limites de la Saône et Loire et de la Nièvre. De là on lui propose d’aller au fond à Saint-Priest la Prugne au dessus de Roanne. Il y rencontrera Jeanine de Lachaux qui monte tous les jours du village pour travailler à la Division Minière des Bois noirs. À la fermeture de Saint-Priest, ils rempileront tous les deux à Limoges jusqu’en 1989. Pour lui, enfant d’une Italie ruinée après guerre, son parcours lui paraît maintenant inespéré, pourtant c’est avec émotion qu’il se souviendra de son départ, du bureau de recrutement de la gare de Lyon-Perrache et de cette Micheline qui n’en finit pas de l’emmener à Grury. On ne quitte jamais sa famille et son pays par plaisir…
Il ouvre une bouteille et nous paie un “canon”. (À prononcer “Canaoonnn !” à la lyonnaise)
« On y va Monsieur Ciotti ? »
« Oh, vous savez, ici tout le monde m’appelle Poldo ! »


17h Maurice Bert (Luigi)
Nous restons chez les Ciotti, Maurice Bert nous rejoint. C’est un solide Auvergnat, enfant du pays, septuagénaire qui dégage une impression de force et de volonté. Il embauche jeune à la mine de Lachaux, au jour, après une expérience décevante dans la coutellerie à Thiers, sous-préfecture toute proche. Puis il part au “régiment”, revient à la mine et rappelé dans l’armée, il repart en Algérie… Quand il rentre il embauche à Saint-Priest, et repart bientôt pour prospecter le minerai en Afrique noire avec une équipe de Chaulards, recrutés par Xavier des Ligneries, ingénieur du CEA et “pionnier“ de la Division Minière de Lachaux. Comme Bertin, c’est un baroudeur Maurice ! Il me fait penser à cette chanson de Louis Arti :
« Lothringen ! Tu tiens debout comme un voyage droit ! »
Faut juste remplacer “Lothringen“ (Lorraine) par Lachaux !


Je ne sais pas quelle heure, sans doute 18, Charles Duzellier… et Pierrette (Anne)
Charles est le frère de Jeanne rencontrée tout à l’heure. Il était très jeune quand leur père est mort, que leur mère est retournée vivre chez ses parents paysans. Si Jeanne a fait des études, intégré les bureaux de la Division minière, Charles a suivi le parcours-type des gars du coin :  embauche à la mine parce qu’il n’y a pas assez de travail à la ferme, et que ça paye bien. Il parle d’une voix douce, très basse, j’espère que le micro de la caméra sera assez sensible. Il est tard, la tête pleine des histoires de l’après-midi qui se recoupent, je mélange un peu tout. Et d’un coup, Pierrette qui intervient pour parler de la cantine, située chez ses parents et où elle a rencontré tout le monde ! Les ouvriers qui mangent dans la même salle que les patrons, il n’y en a qu’une… les bons rapports sociaux, le village qui se développe. Le restaurant qu’elle ouvre avec Charles quand les autres partiront loin de Lachaux. L’ouverture de la mine a été vécue ici comme une chance, un âge d’or, la possibilité d’échapper à une agriculture de pays pauvre. Alors, que plus rien ne soit visible dans le paysage, c’est dur… C’est sans doute un peu pour ça que nous sommes si bien accueillis !


MERCREDI 27 AOÛT 2008
 14 h Émile Bargoin (Luigi)

Il était trop tard hier soir pour “monter chez l’Émile” comme on dit ici. On a bien fait de revenir ! Émile est bavard. Faut dire qu’il en a des choses à nous raconter ! Son parcours est merveilleux, une leçon de vie, l’exemple vivant bien que trop rare, de l’ascenseur social. Vive la vie !

Note : Chaulards, habitants de Lachaux.

 
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