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Sans
fards : chez les autres
En général, les spectacles parisiens,
les pièces de théâtre, les revues où l’on présente des cocus
larmoyants, des petites femmes et des maquereaux d’une distinction
suprême, quand ce n’est pas le petit roi de Rome ou le brave
général Boulanger, sont des spectacles faits « sur mesure »
pour une clientèle d’idiots instruits, et c’est la moindre
des choses que de ne pas y aller. […] Commençons par le Théâtre-Français.
C’est un théâtre sérieux, on joue Hamlet. […] Mais […] écoutons
plutôt l’acteur déclarer : « Il y a quelque chose de pourri
dans le royaume de Danemark. » Et observons nos braves gens.
Comme ils sont contents, il y a quelque chose de pourri dans
le royaume de Danemark, ils clignent des yeux, ils crient :
Bravo ! C’est loin le Danemark. Ici c’est le Théâtre-Français,
la France où rien n’est pourri, où tout marche à merveille,
et comme c’est agréable d’entendre une très vieille histoire
d’autrefois, d’échanger quelques propos sur Shakespeare, sur
les romantiques, les classiques… […] Et l’homme qui sort du
Théâtre-Français en allumant son cigare, s’il voit sur le trottoir
un homme qui titube, il se demande en ricanant ce que cet homme
a bien pu boire au lieu de se demander ce qu’il n’a pas mangé.
Ceux qui font la queue aux soupes populaires, aux asiles de
nuit, au bureau de placement, ne sont pas les mêmes que ceux
qui font la queue aux théâtres où l’on joue Le Brave Général
Boulanger, Cache ton cul, v’là le garde, Les
Cent Jours de Mussolini et autres saloperies. Pour les
hommes, pour les prolétaires, il n’y a pas de théâtre. Dès
qu’on présente un ouvrier, un paysan
sur une scène française, c’est pour le tourner en ridicule,
ou pour le montrer d’abord révolté au premier acte, plus réfléchi
au second, plus calme et trahissant sa cause au troisième.
Ce
n’est pas le moment de se laisser endormir, il faut critiquer
vite, dire non. […] Laissons-les avec leurs séniles petites
tragédies, leurs effroyables gaudrioles. La Bataille de
la Marne, Papavert, La Fille de Roland,
Le Lieutenant souriant et La Vache qui rit,
ça suffit...
C’est le moment ou jamais de faire son théâtre
soi-même.
Jacques Prévert. Texte paru
dans Scène ouvrière, n° 1, février 1931.
Prenez le
temps et le bonheur d’aller lire le texte dans son intégralité. |
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